Comme prévu, je vous retrouve aujourd’hui pour partager quelques poèmes issus de Poèmes d’amour de Jorge Luis Borges.

Couverture Poèmes d'amour

Un adieu

Soir qui creusa notre adieu.

Soir acéré et délicieux et monstrueux comme un ange obscur.

Soir lorsque nos lèvres vécurent dans l’intimité dénudée des baisers.

Le temps inévitable débordait de l’étreinte inutile.

Nous prodiguions ensemble la passion, non pas pour nous mais pour la solitude déjà proche.

La lumière nous repoussa ; la nuit était venue avec urgence.

Nous allâmes jusqu’à la grille dans cette gravité de l’ombre que l’étoile déjà soulage.

Comme qui revient d’une prairie perdue, je suis revenu de ton étreinte.

Comme qui revient d’un pays d’épées, je suis revenu de tes larmes.

Soir toujours vif comme un rêve parmi les autres soirs.

Après j’ai progressivement gagné et surmonté les nuits et les cinglages.


Ce qui est perdu

Où est-elle ma vie, celle qui put

Avoir été et ne fut pas, la chanceuse

Ou celle de l’horreur triste, cette autre chose

Qui aurait pu être l’épée ou l’écu

Et ne fut pas ? Où est-il l’ancêtre

Perdu perse ou le norvégien,

Où le hasard de ne pas devenir aveugle,

Où l’ancre et la mer, où l’oubli

D’être qui je suis ? Où est-elle la pure

Nuit qui au rude laboureur confie

Le jour illettré et laborieux

Selon le vœu de la littérature ?

Je pense aussi à cette compagne

Qui m’attendait, et qui peut-être m’attend.


L’or des tigres

Jusqu’à l’heure du crépuscule jaune

Combien de fois aurai-je vu

Le puissant tigre du Bengale

Aller et venir sur le chemin prédestiné

Derrière les barreaux de fer,

Sans soupçonner qu’ils étaient sa prison.

D’autres tigres viendraient après,

Le tigre feu de Blake ;

D’autre ors viendraient après,

Le métal amoureux de Zeus,

L’anneau qui au bout de neuf nuits

Engendre neuf anneaux et ceux-ci, neuf,

Et il n’y a pas de fin.

Au fil du temps d’autres belles

Couleurs m’abandonnèrent

Et maintenant il ne me reste

Que la lumière vague, l’ombre inextricable

Et l’or du commencement.

Oh ponants, oh tigres, oh fulgurances

Du mythe et de l’épique,

Oh un or plus précieux, tes cheveux

Que convoitent ces mains.


La clepsydre

Elle ne sera pas d’eau, mais de miel, l’ultime

Goutte de la clepsydre. Nous la verrons

Resplendir et sombrer dans les ténèbres.

Mais elle portera les béatitudes que Quelqu’un

Ou Quelque chose octroya au rouge Adam :

L’amour réciproque et ton parfum,

L’acte de comprendre l’univers,

Même fallacieusement, cet instant

Où Virgile fit la découverte de l’hexamètre,

L’eau de la soif et le pain de la faim,

Dans l’air la délicate neige,

Le tact du volume que nous cherchons

Dans la nonchalance des étagères,

Le plaisir de l’épée dans la bataille,

La mer libre qui défricha l’Angleterre,

Le soulagement d’entendre après le silence

L’accord espéré, une mémoire

Précieuse et oubliée, la fatigue,

L’instant où le sommeil nous désintègre.